vendredi, 25 novembre 2005

Lectures honteuses

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Qui eut crû qu'à l'époque-même où Rodolphe Töpffer publiait ses premières histoires en estampes, la littérature dessinée se mettrait au service du salut des jeunes âmes s'adonnant à des pratiques perverses...
En témoignent les gravures coloriées du Livre sans titre édité à Paris pour la première fois en 1830. Intitulées "Conséquences fatales de la masturbation", ce cycle de seize vignettes (1) nous montre les ravages que peut provoquer une pratique assidue de l'onanisme sur un jeune homme qui, à l'origine, était propre sur lui et qui "faisait l'espoir de sa mère" : dos courbé, maux d'estomac, fatigue, cauchemars, vomissements de sang, pustules, fièvre... bref, le pécheur expire à 17 ans dans des tourments horribles. Vous voilà prévenus.
A la même époque, un "administrateur des prisons", auteur de Conseils sur les moyens de corriger les jeunes détenus de l'habitude de l'onanisme (Paris, s.d.) recommandait chaudement ce livre illustré aux jeunes gens des prisons où la pratique était semble-t-il répandue : même s'il trouvait le texte médiocre, toute l'utilité de cet ouvrage résidait dans les illustrations capables d'inspirer une grande terreur... Nous voulons bien le croire !
Pour l'anecdote, ce Livre sans titre fut présenté par Jacques Lacan lors de l'une de ses conférences en 1966 sur la logique du fantasme.  Le psychanalyste qui apporta ce "petit livre romantique" ne préféra pas le faire circuler parmi son auditoire, de peur que celui-ci ne lui revienne pas...
Cette petite histoire nous en rappelle une autre (décidément...) : en 1962, Umberto Eco, jeune universitaire de trente ans, présentait une communication alors provocatrice, intitulée Le mythe de Superman, lors du congrès "Démythification et image" organisé à Rome et qui réunissait des philosophes, des mythologues, des iconologues et des spécialistes d’herméneutique et d’histoire des religions. Une réunion bien sérieuse, donc. Eh bien, voilà ce qu'Eco rapporte de sa conférence : "Afin d'étayer mon propos "scientifique", j'avais émaillé mon texte de réflexions philosophiques et sociologiques, tout en étalant sur la table un recueil complet des comic books de Superman. J'ai souffert en tant que collectionneur mais ai savouré un grand triomphe en tant que sémioticien lorsque je me suis aperçu qu'à l'issue de ma communication, sous prétexte de me poser des questions et de me féliciter, de sévères pères dominicains avaient escamoté dans leurs amples manches plusieurs exemplaires de mes comic books, tandis que les laïcs avaient recours à de profondes serviettes en cuir." (2)

 

On notera qu'aujourd'hui, les "lectures honteuses" ne se cachent plus et s'achètent désormais partout, même chez les plus vertueux. Ainsi, dans les supérettes culturelles de monsieur Leclerc, on trouve depuis quelques jours Les Aventures de Bigard en BD. Cet album rassemble des planches mettant en scène Jean-Marie Bigard dans des gags à l'humour avarié, qui nous ferait regretter nos bons vieux Boule et Bill.  Rien de bien remarquable donc, si ce n'est que cette sortie est accompagnée de spots radio publicitaires dans lesquels l'humoriste proclame avec sa grâce légendaire : "Je bande dessinée"... Certes, on n'attendait rien de l'humoriste dans cet exercice commercial, ni de son éditeur, Jungle (associé à TF1 Livres pour cet ouvrage), un label qui ne produit que des œuvres de licensing et à qui l'on doit déjà les adaptations lucratives en bande dessinée de séries telles que Fort Boyard, Koh Lanta, Caméra Café ou encore celle du respectable Bob l'éponge. Ce malheureux avait, lui, été accusé il y a peu d'incitation à la perversion... Allez Bob, tu ne voudrais pas nous faire une petite bédé éducative contre la spongéophilie, histoire de te refaire une respactibilité ?

 

[Par Le Télégraphiste] 


1. Les images des "Conséquences..." proviennent de la deuxième édition, 1844,  L. Maison, Paris. N'ayant pas vu l'ouvrage original, nous présumons que cycle de gravures ont probablement été remontées en planches pour le besoin du livre de Jean Stengers et Anne Van Neck, Histoire d'une grande peur, la Masturbation (Éditions Université de Bruxelles, 1894, et Pocket/Agora, 2000). Les planches disponibles en ligne sont, elles, extraites de la traduction américaine (New York: Palgrave, 2001)
2. Umberto Eco, De Superman au Surhomme, Grasset, 1993.

vendredi, 12 août 2005

Des bulles en pages saumon

Marre des prépublications estivales ? Révisez vos leçons de marketing appliqué avant la rentrée grâce au Figaro Economie. En début de semaine, les pages saumon du quotidien français proposaient une série en trois volets sur "l'économie du neuvième art dans les grands pays friands de bande dessinée" (signée par Marie-Catherine Beuth).
Au programme et à retrouver en ligne :

 

La vague du manga n'en a pas fini de déferler sur l'Europe
Où Dominique Véret, des éditions Akata, nous apprend que "la vente [des droits des mangas] à l'étranger  est soutenue par le gouvernement japonais, qui a pour modèle les méthodes hollywoodiennes de diffusion de la culture". 


Comics : les superhéros américains assiégés
Où l'on apprend que les contrats soumis par Marvel à ses nouvelles recrues stipulent les conditions suivantes : "tout travail réalisé par les artistes, incluant, sans limitation, tous écrits, dessins, scénarios, scripts, ébauches de personnages, intrigues, croquis, modèles et matériel photographique, dessinés ou réalisés par ordinateur, sont propriété exclusive et à perpétuité de Marvel", et que l'éditeur "dispose du droit, mais pas de l'obligation d'employer le nom de l'artiste".


Internet, mobiles, consoles : la BD envahit l'univers numérique
(Le plus instructif) Où l'on apprend qu'en Corée, "les taux d'équipement élevés en terminaux mobiles permettent aux lecteurs de feuilleter les planches d'une BD sur leur téléphone portable".

[par Le Télégraphiste]

mercredi, 25 mai 2005

Défaite de la bande dessinée

C'était à prévoir : la grosse kermesse prévue samedi prochain ne se fera pas dans l'apathie générale. Voici in extenso l'appel à boycotter la Fête de la BD signé par un collectif d'éditeurs constitué par L'Association, Atrabile, Cornélius, Ego comme x, Frémok, FLBLB, Rackam, Les Requins Marteaux, 6 pieds sous terre, Vertige Graphic :

La Fête de la BD, défaite de la bande dessinée ?
Les industriels de la bande dessinée nous annoncent aujourd'hui à grands renforts de tambours la création de "la fête de la BD". On nous promet de la BD à tous les repas, de la BD à tous les coins de rue, et même que "les français vont descendre dans la rue pour faire de la BD" (sic). On nous explique encore que cet évènement glorifiera la bande dessinée sous toutes ses formes et dans toutes ses tendances.
Nous, éditeurs de bande dessinée alternatifs, affirmons que la diversité ne sera pas du cortège et que cette manifestation est entièrement destinée à promouvoir ce qui est pensé pour être vendu.
L'idée que la Bande Dessinée puisse être autre chose qu'un divertissement facile est très neuve. C'est une idée qui a grandi lentement, de manière chaotique et imprévisible, au rythme de la végétation qui s'épanouit sur les chemins. Mais les industriels n'ont pas ce genre de patience et rêvent d'autoroutes. Ce que cette fête de la BD annonce en réalité, c'est précisément que la fête est finie et qu'après une décennie de création, le commerce doit reprendre ses droits.
S'appuyant sur les personnages les plus caricaturalement vendeurs de leurs catalogues, les industriels s'achètent aujourd'hui un événement de taille nationale et veulent faire croire par la magie du marketing que la bande dessinée se résume à des héros de verres à moutarde et à un ersatz papier des séries télé les plus complaisantes. C'est comme si le cinéma s'autocélébrait soudain en choisissant de se réduire aux "Bronzés", à "Don Camillo" et à "Taxi 12".
La bande dessinée est constituée d'autant de courants que le cinéma, la littérature ou les arts plastiques. Mettre en avant son versant le plus bassement commercial afin de le faire passer pour le genre tout entier est depuis trop longtemps la stratégie des marchands de soupe.
Nous, éditeurs de bande dessinée alternatifs, tenons à rappeler que la bande dessinée peut être l'absolu contraire de ce que cette mascarade commerciale va présenter. La bande dessinée d'aujourd'hui est plus que jamais un moyen d'expression riche, divers et parfaitement en phase avec son époque, dont le moteur, il est bon de le rappeler, reste entre les mains des auteurs et des créateurs.
Nous, éditeurs de bande dessinée alternatifs, boycottons cette "fête de la BD", pour laquelle les organisateurs accumulent les déclarations malhonnêtes et les ambitions les plus cyniques, et la considérons comme une insulte faite à l'intelligence et à la diversité du moyen d'expression qui est le nôtre.
Ainsi, pendant que des Obélix et des Titeufs géants se dandineront misérablement dans les rues, nous irons travailler à nos prochains ouvrages, en les espérant suffisamment beaux, originaux et pertinents pour qu'on puisse un jour évoquer la bande dessinée en parlant de livres plutôt que d'albums, et d'oeuvres plutôt que de marionnettes.

Via BD Selection
[par Le Télégraphiste]

mardi, 24 mai 2005

Uniformes et broderies

En tournée américaine pour la promotion de son livre Broderies qui vient d'être publié outre-atlantique (Embroideries, chez Pantheon Books), Marjane Satrapi était invitée la semaine dernière à donner une conférence devant les élèves de la prestigieuse académie militaire nationale de West Point. Le Los Angeles Times, qui rapporte cet évènement dans son édition du 22 mai, nous apprend que Persepolis est au programme de la promotion 2006, et que les futurs militaires doivent l'avoir lu et disserter dessus s'il veulent obtenir leur diplôme.
Les bandes dessinées de Satrapi remportent un certain succès aux Etats-Unis mais on reste étonné par l'initiative des professeurs de cette école militaire qui veulent ainsi rendre leurs élèves plus « tolérants » à l'aide d'une lecture plus facile d'accès que les volumineux traités de stratégie. L'exercice semble avoir été profitable aux militaires comme à la dessinatrice, très émue par cette rencontre inattendue.
[par Le Télégraphiste]

jeudi, 21 avril 2005

Ego classé X

Les singuliers, mais non moins excellents, pavés du diariste angoumoisin Fabrice Néaud sont aussi de forme parallélépipédique rectangle, cependant leur auteur ne s'embarrasse pas d'artifice géométrique pour y exposer ouvertement ses préférences homosexuelles.
Et c'est bien se qui semble gêner certains : un conseiller de la ville de Viroflay a réussi à annuler une rencontre organisée à la bibliothèque municipale qui devait réunir ce dimanche 17 avril Fabrice Néaud, auteur du Journal publié par Ego comme X, et son éditeur Loïc Néhou pour y parler d’autobiographie en bande dessinée.
Selon le communiqué diffusé par l'éditeur de Néaud, l'élu « soit-disant opposant à la majorité UMP » a fait un esclandre au cours du dernier conseil municipal « en hurlant qu'il était honteux que la ville s’apprête à accueillir, des gens faisant l’apologie de la pornographie et de l’homosexualité », menaçant de distribuer des tracts aux viroflaysiens reproduisant des page du Journal (1) et de perturber la rencontre si celle-ci devait finalement avoir lieu.
Comme le rappelle le site Chronic'art qui craint déjà « le retour insidieux d'un ordre moral façon années Pompidou », ce n'est pas la première fois que dame Anastasie frappe sur les doigts de la bande dessinée, là où on l'attend le moins : en témoigne cette autre hallucinante mésaventure arrivée à J.-C. Menu, qu'il rapporte dans son livre Plates-Bandes. En décembre 2003, le boss de L'Association fut convoqué par la Brigade de protection des mineurs suite à la publication par Beaux-Arts Magazine de deux cases extraites du Daddy's Girl de Debbie Dreschler montrant la jeune héroïne un sexe dans la bouche. La procédure avait été déclenchée par un kiosquier du Vésinet qui estimait qu'il s'agissait là d'une incitation à la pédophilie. Tout le contraire du propos du livre autobiographique de Dreschler qui est le terrible témoignage d'un inceste.
Dans ces deux histoires, l'accusation porte sur des images isolées, coupées de leur contexte, sans que l'accusateur ait lu l'ouvrage dans son intégralité. Le propos de l'auteur est complètement ignoré, voire déformé. Un classique de la crasse ignorance et du moralisme de dimanche.

A noter, pour changer de sujet, que dans ce même Beaux-Arts Magazine Neaud signe désormais une rubrique régulière sous forme de « BD reportage ». Le dernier numéro (#250, avril 2005) nous raconte la visite du dessinateur à l'exposition « Signes du corps » qui eut lieu au Musée Dapper l'année dernière.
[par Le Télégraphiste]